"L'Europe unie, déclare M. Churchill, est d'une importance vitale"(8 mai 1948)    

Que reste t-il de l'Europe aujourd'hui ? 

Légende: Le 8 mai 1948, le quotidien français Le Monde commente le discours prononcé la veille par l'ancien Premier ministre britannique Winston Churchill lors de l'ouverture du congrès de l'Europe à La Haye.

Ouvrant le congrès de La Haye...

L'Europe unie, déclare M. Churchill est d'une importance vitale

Le congrès pour l'Europe s'est ouvert ce matin dans la salle des Chevaliers du Parlement, à La Haye, en présence de la princesse Juliana et du prince Bernhard.

M. Winston Churchill, en tant que président honoraire du congrès de l'Europe, a ouvert les débats en déclarant :

« Depuis que j'ai abordé le sujet à Zurich en 1946, et que le mouvement pour une Europe unie a été lancé en Grande-Bretagne, les événements ont porté nos espoirs au delà de notre attente.

Tout doit être pour tous. L'Europe ne peut s'unir que sur le désir venant du cœur et l'expression véhémente de la grande majorité de tous les peuples, de tous les partis dans tous les pays amis de liberté, quel que soit leur système électoral et leurs coutumes.

Henri IV et son « comité des Quinze »...

Il n'est pas nécessaire de se disputer sur l'auteur de l'idée d'une Europe unie. Cette idée a plusieurs brevets d'invention valables. Mais nous pouvons tous céder le pas au roi de France, Henri de Navarre, qui, avec son grand ministre Sully, entre les années 1600 et 1607, a travaillé pour créer un comité permanent représentant les quinze (nous sommes seize) grands Etats chrétiens d'Europe.

Cet organisme devait agir comme arbitre de toutes les questions découlant des conflits religieux, des frontières nationales, des troubles intérieurs et de l'action commune contre un danger en provenance del'Est, qui était à cette époque représenté par les Turcs. Henri de Navarre l'avait appelé le « grand dessein ».

Nous sommes maintenant les serviteurs de ce grand dessein.

« Oublions les haines du passé »

En vérité il est temps qu'une voix s'élève au milieu du désordre et du découragement causés par les erreurs et les haines du passé, dans le danger qui est actuellement parmi nous et pour l'avenir assombri par de nombreux nuages.

Nous ne nous sauverons des périls qui approchent qu'en oubliant les haines du passé, en laissant mourir les rancœurs nationales et les idées de revanche, en effaçant progressivement les frontières et les barrières qui aggravent et congèlent nos divisions, et en nous réjouissant ensemble de ce trésor glorieux de littérature, d'éthique, de pensée et de tolérance, qui nous appartient à tous, et qui est le véritable héritage de l'Europe, l'expression de son génie et de son honneur, et que par nos querelles, nos folies, nos guerres et les actes cruels et terribles qu'amènent les guerres et les tyrans, nous avons failli perdre.

Politique, économie et défense sont inévitablement unies

Il est impossible de séparer les questions économiques et la défense nationale de la structure politique générale. L'aide mutuelle dans le domaine économique et la défense doivent inévitablement s'accompagner graduellement et parallèlement d'une unité politique plus étroite.

Il est juste de dire que cela implique un certain sacrifice ou une fusion des souverainetés nationales. Mais on peut aussi considérer que les nations intéressées sont devenues conscientes d'une souveraineté plus large qui peut seule protéger leurs coutumes diverses et distinctives, leurs caractéristiques et leurs traditions nationales, lesquelles disparaîtraient certainement sous un régime totalitaire, qu'il soit nazi, fasciste ou communiste.

Il y a quelque temps, j'ai déclaré que c'était le fier devoir des nations victorieuses de prendre les Allemands par la main et de les reconduire au sein de la grande famille européenne, et je me réjouis de ce que certains des Français les plus éminents et les plus influents aient parlé dans ce sens.

L'Europe demande tout ce que les Français, tout ce que les Allemands, tout ce que chacun de nous peut donner. C'est pourquoi j'accueille ici la délégation allemande que nous avons invitée parmi nous.

Pour nous le problème allemand est de restaurer la vie économique de l'Allemagne et de faire revivre la renommée ancienne de la race allemande, sans toutefois exposer ses voisins et nous-mêmes à la renaissance de sa puissance militaire.

Une Europe unie offre la seule solution qui puisse être adoptée sans délai.

Mais notre but n'est pas confiné à l'Europe occidentale. Nous ne recherchons rien de moins que toute l'Europe. Des exilés de Tchécoslovaquie, de presque toutes les nations d'Europe orientale et aussi d'Espagne sont parmi nous.Ce n'est pas la faute de ceux qui sont ici présents, ni des gouvernements participant au plan Marshall ou à l'Union occidentale, et encore moins la faute des Etats-Unis si l'unité de l'Europe n'est pas achevée actuellement.

Nous ne pouvons rechercher autre chose que l'union de l'Europe en un tout, et nous attendons avec confiance le jour où cela pourra être réalisé.

J'ai craint au début que les Etats-Unis ne regardent avec hostilité des Etats-Unis d'Europe, mais je me réjouis que la grande République de cette partie du monde se soit élevée au-dessus de telles idées.

Nous devons être reconnaissants, nous qui siégeons ici, que la grande nation appelée au sommet du monde par sa masse, son énergie et sa puissance ne se soit pas montrée dépourvue de ces qualités de grandeur, de noblesse, dont dépend le sort de nombreux pays.

Loin de prendre ombrage de la création d'Etats-Unis d'Europe, le peuple américain accueille et soutient ardemment la résurrection de ce qu'il appelle le vieux monde, qui désormais coopère avec le nouveau. »

Un rêve fait pendant la guerre...

« Rien de ce que nous faisons ou projetons ici n'entre en conflit avec l'autorité suprême de l'Organisation mondiale des Nations unies. Au contraire j'ai toujours cru, ainsi que je l'ai déclaré pendant la guerre, qu'un conseil de l'Europe constitue une partie subordonnée mais nécessaire de l'organisation mondiale.

J'estimais alors qu'il devrait exister plusieurs conseils régionaux, imposants mais subordonnés, et que ceux ci devraient former les piliers massifs sur lesquels pourrait être fondée, dans la majesté et le calme, l'organisation mondiale.

C'est là le sens dans lequel reposaient mes espoirs et mes pensées.

Pour prendre un exemple dans le domaine militaire, le principe du gouvernement mondial aurait pu être comparable à trois ou plusieurs groupes d'armées - dans le cas présent d'armées de la paix - soumis à un état-major suprême unique. Ainsi je voyais la vaste Union soviétique constituant l'un de ces grands groupes.

Le conseil de l'Europe, qui comprendrait la Grande-Bretagne ainsi que son Empire et le Commonwealth, en formait un autre. Enfin l'hémisphère occidental, avec toutes ses sphères d'intérêt et d'influence, avait déjà commencé à jouer son rôle ; et déjà, nous, en Grande-Bretagne et dans le Commonwealth, nous lui étions reliés par l'intermédiaire du Canada et d'autres liens sacrés.

On pouvait espérer aussi que des personnalités bien moins nombreuses, mais également bien plus influentes,les représenteraient en haut lieu. Il y avait lieu également d'espérer qu'ils se rencontreraient non point dans une tour de Babel surpeuplée, mais au contraire sur ce que l'on pourrait imaginer comme le sommet d'une montagne, au milieu de la fraîcheur, de la tranquillité et du calme, où les vues les plus larges sur les affaires mondiales seraient présentées dans leurs justes proportions.

L'absence angoissante du troisième partenaire

Dans une certaine mesure les événements ont évolué dans ce sens, mais ils ne l'ont pas fait dans l'esprit nécessaire.L'hémisphère occidental se présente déjà comme un tout.

Nous, ici, à La Haye, nous sommes assemblés pour aider nos divers gouvernements à créer une nouvelle Europe ; mais nous sommes tous affligés et rendus perplexes, en même temps que nous nous sentons menacés, par l'attitude et la politique divergentes du troisième grand et égal partenaire, sans l'aide active duquel l'organisation mondiale ne peut fonctionner ni la crainte de la guerre être éliminée du cœur et de l'esprit des hommes et des nations.

Nous devons essayer, avec de la patience et une application loyale, de préparer le jour où pourra être créé véritablement un gouvernement mondial efficace reposant sur les principaux groupes de l'humanité »,conclut M. Churchill

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